Tu peux nous raconter le sens derrière le nom de ta marque ?

 

Le nom Anicet vient du deuxième prénom de mon père, qui est guadeloupéen. Je voulais un lien avec la Guadeloupe, qui me rappelle mes origines. C’est l'anagramme d’ancient en anglais, ça fait sens comme je retravaille des bijoux anciens. Et c’est aussi un nom à consonance mixte, aussi bien féminin que masculin.

 

 

Pourquoi as-tu choisi l’upcycling comme modèle de production ? Ça donne quoi au niveau créatif ?

 

J’ai créé la marque en mars 2020. En me rendant compte de l’opacité du secteur, des conséquences dramatiques que peuvent avoir l’extraction des métaux (sur le plan humain et écologique) je me suis dit que je ne pouvais pas contribuer à ça. En échangeant avec des proches, je me suis rappelée que j’adorais chiner : je m’habillais déjà en seconde main depuis plus de dix ans, et ça m’a donné l’idée de concilier mes deux passions, d’aller en brocante, de chiner et de dénicher des anciens bijoux. Outre l’aspect écologique, je trouvais que ça avait beaucoup plus de sens de transformer un bijou qui a vécu, qui a une histoire.

D’un point de vue créatif, l'upcycling c’est beaucoup plus complexe que ce qu’on peut croire. Il faut déjà chiner les bons matériaux, et ensuite lutter contre deux forces contraires : l’idée qu’on se fait d’une pièce et les contraintes techniques réelles. Ça demande beaucoup de patience. Donc créativement, c’est excitant, mais moins évident que de partir d’une idée, de la dessiner et de la faire faire.

 

 

Quand tu parles d’Anicet, tu évoques souvent la déconstruction des identités via l’upcycling. Tu peux nous détailler l’idée ?

 

En créant la marque, j’ai voulu apporter un regard nouveau sur l’upcycling. Par rapport au contexte économique, social et politique dans lequel on évolue aujourd’hui, ça m’étonnait qu’on n'ait pas soulevé plus tôt ces questions d’identité, qui sont pourtant inhérentes, je trouve, au procédé de l’upcycling. C'est-à-dire le fait de détruire, de démolir, pour ensuite reformer différemment, de façon plus libérée.

Et avec le bijou, il y a cet acte qui est très fort symboliquement de briser les chaînes et de se les réapproprier. Notamment pour nos générations qui cherchent à s’affranchir des diktats de la société, de toutes les normes qu’on peut nous imposer, et à prendre ensuite le pouvoir de ces chaînes pour écrire une nouvelle histoire. Je trouvais ça assez poétique de l’incarner dans les bijoux.

 

 

Et au-delà du nom, comment ta relation avec la Guadeloupe a-t-elle influencé ta marque ?

 

Je m’inspire souvent des mailles, ou des formes qu’on retrouve dans les bijoux créoles pour les retravailler par la suite. En Guadeloupe, il y a un rapport très fort au bijou, qui a souvent été utilisé justement pour s’émanciper. C’est omniprésent, autant chez la femme que l’homme ! C’est intéressant et important de dégenrer le bijou. Parce que ça n’évoque rien au final, de ton genre ou de ton sexe.

 

 

Les images d’Anicet sont très fortes non seulement au niveau esthétique, mais aussi parce qu'elles mettent en scène des corps diversifiés. Pourquoi c’était important pour toi ?

 

Pour moi c’est assez naturel de mettre en avant des morphologies différentes. On devrait même pas se poser la question de quel corps, quelles peaux, quelles formes on met en avant, parce qu’en fait ça fait partie de notre quotidien.

Après, j’ai conscience de l’impact que ça va avoir et de la nécessité de représenter ces corps différents. Je suis passionnée de photographie, et pour moi le bijou n’est pas abouti si il n'y a pas tout un imaginaire et une histoire qui vont avec. Donc le prolongement du bijou c’est de pouvoir le mettre en scène. La représentativité est hyper importante.

 

 

Et comme tu dis, tu n’assignes pas le bijou à un genre et shoote souvent des modèles masculins avec beaucoup de sensibilité…

 

C’est vrai qu’il n’y a pas beaucoup d’hommes qui sont mis en scène de cette façon. Et c’est volontaire, la marque est genderfluid mais dans une certaine forme de “féminité” : quels que soient les hommes que je représente, je veux qu’ils soient dans une forme de douceur, de sexyness aussi je dirais.

Même s’ils sont musclés ou d’apparence virile, j’ai envie de montrer que cette “féminité,” qu’on soit un homme ou une femme, c’est cool.

 

 

C’est assez fort : tu réussis à maintenir des valeurs genderfluid sans masculiniser l’esthétique de ta marque, comme le font plein de labels qui du coup restent dans une vision hyper binaire.

 

Exactement. Et je suis trop contente de voir que j’ai beaucoup de mecs dans ma clientèle. Parfois, même moi je me prends à mon propre piège, parce qu’on a toustes certains biais, et je me dis « Il faut peut-être que je pense des modèles plus simples, plus basiques pour les hommes ». Mais au final, ça m’est arrivé à plein de reprises d’avoir des modèles hyper excentriques et colorés achetés par des hommes.

On adore. Est-ce qu’il y a une actu Anicet que tu as envie de nous partager ?

 

On a une gamme de joaillerie qui va sortir ! Je travaille pour l’instant sur des bijoux “haute fantaisie” avec un peu de joaillerie, mais là ça sera complètement joaillerie avec de l’or 24 carats et de l’argent. L’or 24 carats, on en trouve quasiment plus, donc je suis très contente de cette gamme. Ça sera dans des designs un peu plus épurés mais toujours avec l’ADN de la marque. Elle sort mi-octobre !


Interview par Claire Roussel